Le document ci-dessous provient des archives de Léon Simon de l'île de Wight. C'est le rapport de Max Ibarlucia Commandant du CH 10 qui fut en première ligne lors de cette opération sur Dieppe. Suite à cette opération le Chasseur 10 fit l'objet d'une citation. C'est ce même Chasseur qui fut choisi, de par son action, pour aller chercher le général de Gaulle à Portsmouth (puis le ramener) le 24 octobre 1942 en vue de la cérémonie se déroulant à Cowes sur la base FNFL. (Cérémonie du 24 octobre 1942)

Faits et documents

Le raid sur Dieppe

A bord du Chasseur 10, le 19 août 1942.

Max Ibarlucia (à gauche en compagnie de Nigel Bellis).

4h45

Nous apercevons les falaises de Dieppe. Nous hissons le pavillon français à Croix de Lorraine. Nous nous rapprochons de la côte. Nous distinguons le tir de la D.C.A. allemande qui fait feu sur les avions anglais. De grosses lueurs apparaissent à la hauteur de la plage. Le Capitaine des Commandos me dit " Les Allemands utilisent des lance-flammes. Les torpilleurs anglais bombardent la côte et réduisent les batteries au silence.

6h30

Nous stoppons devant Dieppe, à quelque distance, pour débarquer nos commandos dans des barges. Le ciel est couvert de Spitfires. Forçant le barrage d'avions de chasse un Messerschmitt nous attaque. Les canonniers font feu. Au troisième coup de pom-pom l'avion est atteint dans la croix de fer. Il tombe à la mer 500 mètres derrière nous.

7h30

Nous escortons les barges vers la plage. Je prends la tête sûr le côté droit suivi des Chasseurs 43 et 41. Sur la partie gauche se trouve le 14, le 13 et le 5. Nous subissons encore des attaques d'avions: mon pom-pom s'enraye. Mes cannoniers réparent leur canon. Avec un large sourire ils me disent: " Paré " Ils ouvrent le feu de nouveau sur l'ennemi. Nous continuons notre route vers la plage. Nous allumons nos fumigènes afin de mieux protéger les barges.

7h45

Les Allemands nous aperçoivent à 800 mètres de la plage. Ils ouvrent le feu de la falaise de Varangeville. Le Chasseur 14 est touché, il a reçu un obus sur son avant. - Malgré cela il continue. Protégés par nos fumigènes, nos commandos débarquent. Afin de mieux nous grouper, nous revenons vers le large : il nous est impossible de voir quoi que ce soit et nous continuons à faire des écrans de fumée suivant les ordres reçus.

8h00

La fumée se dissipe. Nous nous portons au secours de deux hommes, à la mer provenant d'une barge coulée que nous réussissons à sauver sous le feu des batteries côtières. Le Chasseur 43 que nous croisons est attaqué par trois Messerschmitt. Le premier, endommage le troisième, mais ils ont eu le temps de lâcher leurs bombes et l'une d'elles tombe à bord, démolit les rembardes, le grenadeur, le feu arrière sans exploser et tombe à la mer. Le bâtiment a été bien, secoué par les deux autres. Je me rapproche et j'aperçois le commandant nu-tête debout à côté du projecteur. Il me fait signe que tout va très bien. Profitant d'une éclaircie, nous nous dirigeons tous vers la plage pour tirer sur les batteries. Le Chasseur 41 vient à peine de commencer son tir que des barges s'approchent de lui et demandent qu'on les remorque plus au large. Le commandant exécute les ordres. Il est attaqué à son tour et abat lui aussi un avion par coup direct. Les Chasseurs 14, 13 et 5, situés plus à l'ouest, tirent sur le casino, qui a été transformé en blockhaus. Le Chasseur 43 tire sur les batteries situées sur les jetées. La fumée ne nous cachant plus, les Allemands en profitent pour nous répondre avec acharnement. Le Chasseur 5 est touché à son tour par un obus dans la machine, mais il continue quand même son tir.

10h05

Je me détache du groupe, allume mes derniers fumigènes et parallèlement à la côte, à 1 mille je fais de la fumée. Les Allemands ont aperçu ma manœuvre et tirent sur moi avec des obus de D.C.A., des obus incendiaires dont la fumée qui se dégage nous assèche la gorge, et des obus explosifs. Les rafales tombent le long du bord passant par-dessus nos têtes mais nous continuons notre route à l'ouest. Des éclats tombent de toutes parts sur le pont.

10h30

Nous avons terminé, et tous les bâtiments se trouvent protégés et peuvent continuer leur tir.

10h45

Nous revenons vers la plage où nous prenons une barge en avarie que nous remorquons et remettons à une à une autre barge au large. Revenant encorevers la plage nous rencontrons les commandos français qui n'ont pas de casque et qui portent leur béret.

11h15

Nous croisons le Chasseur 4 qui nous signale: "je quitte momentanément les opérations à cause de mon avarie". Avec des efforts surhumains les hommes essayent de limiter la voie d'eau.

12h00

Je reçois d'un torpilleur des renseignements sur une barge qui coule. Je me porte à son secours, mais il a pu prendre à temps les hommes qui étaient à bord.

12h15 (ou 13)

Brusquement nous nous trouvons hors de la fumée, à 8O0 mètres des jetées de Dieppe, parmi les épaves. Obligé de stopper et de manœuvrer, les Allemands profitent de ma situation et les batteries des jetées tirent sur nous sans répit. Les obus tombent, pleuvent de toutes parts, devant, derrière, sur les côtés. Nous réussissons à nous dégager et faisons route vers la plage. Nous croisons le Chasseur 5 malgré toutes ses avaries remorque une barge pleine de soldats. Le Chasseur 13 est encore à la plage. Il essaye de repêcher des hommes à la mer, tout en tirant sur les batteries allemandes. Il reçoi un coup direct dans la passerelle. Le commandant est tué sur le coup. Le commandant en second prend sa place et continue.

12h37

Nous recevons l'ordre de quitter les opérations. Nous partons, les derniers, remorquant 2 barges escortées par les torpilleurs et nous allons tous nous regrouper au large. Tous les chasseurs sont là, plus ou moins touchés, mais au complet, remorquant chacun deux barges. Nous évitons encore cinq bombes d'un Dornier qui nous attaque Nouç prenons le convoi et faisons route vers l'Angleterre.

16h00

Nous n'apercevons presque plus rien de la côte française. Chacun se détourne pour jeter un dernier regard. Bientôt nous ferons encore une opération de ce genre-là. Avec un cran magnifique tous ont accompli leur mission oubliant la fatigue, la faim, la soif pendant les 9 heures de combat. Pour son pays on ne fera jamais assez de sacrifices: c'était la pensée de chacun.